Histoire à suivre ... PROLOGUE
- 25/01/2026
« Aux deux hommes de ma vie :
Eliahou, mon meilleur ami, mon confident, mon roc… »
Je raturai. Peut-être devrais-je commencer par Papa, par respect ?
« Papa, mon modèle, mon héros, mon guide… »
Je posai mon stylo. À ce stade-là, ma lettre serait juste une longue liste d’adjectifs qualificatifs.
Je pris une inspiration et attrapai une nouvelle feuille blanche.
« Papa,
Tu me manques tellement, et je t’écris enfin cette lettre pour te dire tout ce que j’ai sur le cœur depuis tant d’années. »
Je réfléchis.
Les mots ne sortaient pas facilement, et pourtant D. sait combien de fois il me brûlait d’écrire des lettres destinées à mon Papa, à mon mari, à ma Maman, et même à mes futurs enfants.
C’est marrant, comment fonctionne l’inspiration.
Les mots existent toujours au fond de soi, mais si on ne les saisit pas au bon moment, ils peuvent parfois mettre du temps à réapparaître, et on ne choisit pas quand.
Chez moi, mettre une musique ou sentir une odeur pouvait m’aider à faire remonter des émotions qui susciteraient les mots. Mais ce n’était pas à trois heures du matin que j’allais mettre de la musique dans notre petit appartement.
« Eliahou, mon amour,
Il est cinq heures du matin et je sais que tu me dirais de vite retourner au lit pour profiter des dernières heures de la nuit.
Mais tu sais, trouver une bonne position avec un ventre aussi gros que le mien, c’est peine perdue. Sans parler de l’envie d’aller aux toilettes toutes les heures…
J’en profite donc pour m’asseoir et t’écrire… »
Cette fois-ci, ce ne fut pas le manque d’inspiration qui m’interrompit, mais le bruit des pantoufles d’Eliahou. Il arriva vers moi, les yeux à moitié fermés, titubant de fatigue.
— Rachel, tu dors pas ?
— Si, si, comme tu peux le voir…, lui répondis-je en souriant, amusée par sa tête à peine réveillée.
— Viens dormir, ma chérie. On est en pleine nuit.
Je lui montrai mon ventre et haussai les épaules.
Finalement, il me tira par la main et me promit un massage pour que j’arrive à me rendormir.
Écrire cette lettre serait donc pour une autre fois…
Chapitre 1
Je lissai ma robe, légèrement nerveuse.
Peut-être était-elle trop moulante ? Pas assez élégante ?
— Rachel…, me sermonnai-je intérieurement. Tu as vérifié ta tenue quinze fois et ton maquillage dix-huit fois. Il est temps d’y aller si tu ne veux pas faire attendre ton premier chiddouh…
Je me regardai dans le miroir une dernière fois et y aperçus un visage plein d’appréhension.
Je ne stressais pas de ne pas plaire physiquement.
A 21 ans, avec ma taille fine et mes yeux bleus, je pouvais m’estimer chanceuse : le monde des chiddoukhim pouvait s’avérer très oppressant et exigeant sur le physique d’une femme.
Mais pas que sur ce point-là.
La situation familiale et financière étaient également des critères phares.
Dans le monde des chiddouhim, il n’y avait pas de pitié.
N’importe quel enfant de parents divorcés ou de parents décédés ou d’une situation compliquée, était marqué comme ayant une « tare » et non plus comme une histoire de combat, de force et de résilience.
On pensait pratique, on ne pensait pas romantisme.
Moi qui avais des rêves de grand amour, le côté très technique des chiddoukhim me donnait la chair de poule, même si j’en voyais aussi les aspects positifs.
Je pensai brièvement à Papa.
À ce qu’il m’aurait répondu, à la manière dont il aurait su me rassurer, m’expliquer, de sa voix forte et douce à la fois.
Depuis mes 16 ans, je n’avais plus de Papa pour me guider, mais j’avais son souvenir sécurisant qui m’accompagnait dans mes problèmes les plus banals comme les plus ardus.
Trêve de tergiversations.
J’attrapai mes clés et me précipitai vers l’ascenseur afin de ne pas rater mon train, qui partait dans dix minutes pour Paris Gare du Nord.
Enfin arrivée, je reçus un message de l’amie de ma mère, qui avait fait office d’intermédiaire pour cette proposition. Juste avant que je ne pousse la porte du café où je devais rencontrer ledit chiddoukh, je parcourus le SMS : »Nathan Levy t’attend au café. »
Bon. Au moins, je ne l’avais pas fait attendre.
Fébrile, je regardai autour de moi dans la salle, essayant de ne pas avoir l’air d’une gosse perdue.
Un jeune homme, plutôt petit de taille, se leva et me sourit. Je me dirigeai vers lui : il ressemblait vaguement à la photo que ma mère m’avait montrée.
— Bonjour ! dis-je en souriant en prenant place en face de lui.
— Bonjour !
Il avait de grands yeux verts et un visage assez agréable à regarder.
— Alors, la route s’est bien passée ? me demanda-t-il.
— C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question, vu que tu as fait le voyage depuis Marseille.
Je m’étonnai moi-même de ma phrase sortie si naturellement, moi qui n’avais quasiment jamais adressé la parole à un homme extérieur à ma famille.
Il rit.
— Oui, le réveil à six heures a été difficile. Tu veux boire quelque chose ?
Nous commandâmes : un café pour lui, un ice tea pour moi.
Il se racla la gorge.
— Alors Rachel, tu fais quoi dans la vie ?
En mon for intérieur, je pensai qu’il savait déjà pas mal de choses de par les renseignements habituels pris dans les chiddouhim.
Mais il fallait bien jouer le jeu.
— Je fais des études d’informatique par correspondance et je cherche un stage en ce moment.
Je me demandai pourquoi on avait tant tendance à se définir par son métier. J’aurais tout aussi bien pu dire que je cherchais un sens à ma vie, ou que j’attendais que ma Maman se remarie.
— C’est bien, l’informatique. C’est un métier qui marche à l’international, répondit-il.
Je lui proposai d’aller marcher un peu.
— Je suis fatigué du voyage, mais si tu veux, on marche, dit-il en se levant.
Un peu gênée par sa remarque, je fis comme si de rien n’était.
Il me parla de son collel à plein temps à Marseille et du fait qu’il aimait ce qu’il faisait.
Depuis mon enfance, j’avais l’habitude pour faire connaissance de demander à chacun quelles étaient ses passions, mais sachant que tout le monde n’en avait pas forcément, je fis plus simple.
— Quels sont tes loisirs ? lui demandai-je.
Il marchait à côté de moi. Il faisait presque ma taille, et sa sacoche se balançait sur son épaule.
— Oh, tu sais, avec mes journées bien remplies au Collel, je n’ai pas beaucoup de temps pour faire autre chose. Quand je rentre, je suis fatigué, alors je regarde souvent la télé avec mes parents.
C’est peut-être inintéressant, mais c’est ce que j’ai la force de faire. Et toi ?
Décidément, pensai-je, ce garçon manque un peu d’énergie.
— J’aime lire, dessiner parfois. Sinon, j’écoute de la musique… ou je me dispute avec ma sœur. Enfin, je rigole, on se taquine souvent.
Il me regarda, mi-figue mi-raisin, ne sachant pas trop quoi penser de ma réponse. Mais il ne me sembla pas plus intéressé que ça.
— Ah oui c’est pas mon truc la lecture !
Je me forçai à ne pas le réprimander, moi qui depuis mon enfance passai des heures à lire et adorai ça.
— Et la musique ? lui demandai-je.
— Ouais, ça va. Et toi ?
— Oui, je vis avec. La musique peut changer mon humeur en quelques secondes. La musique peut m’exalter comme me rendre mélancolique !
Il me lança un regarde interloqué.
— A ce point ! ah non pas moi. Et je chante très mal.
Il enchaîna rapidement sur un autre sujet. J’avais l’impression que nos deux mondes ne collaient pas.
En mon for intérieur je me disais que quelqu’un qui ne comprenait pas le langage de la musique ne pourrait jamais comprendre mon langage intérieur. Cela nous faisait beaucoup de différences, et pas de ressemblances.
Nous continuâmes à nous poser quelques questions, mais je m’ennuyais déjà au bout de quelques minutes.
Il me parla de sa Yeshiva, de ses parents, de son frère. Moi, je lui racontai mon école, mon séminaire. Sans rentrer en profondeur dans aucun sujet. Un peu comme un résumé de parcours professionnel.
— Ça te dit qu’on s’assoie ? me proposa-t-il.
Décidément, le train de six heures du matin n’était pas passé, ironisai-je intérieurement.
Au bout d’une heure, je fus presque soulagée que les premières rencontres se devaient d’être courtes.
Nous nous quittâmes devant une bouche de métro, par un timide au revoir que je savais au fond de moi etre un adieu.
Lorsque je me retrouvai seule, je soufflai.
Intérieurement, j’étais presque soulagée de ne pas avoir aimé cette première rencontre.
Je préférais savoir que rien n’avait changé dans ma vie plutôt que d’avoir rencontré mon âme sœur sans que ce soit réciproque.
Je sortis mon téléphone de ma poche, envoyai un message à ma mère pour lui dire que j’avais terminé et que je lui raconterais à la maison, puis j’ouvris une nouvelle note sur mon application Bloc Notes, mon Bunker.
« Premier chiddouh Nathan Levy
je n’ai rien ressenti et je me suis ennuyée.
J’espère qu’il dira non pour se revoir comme ça je ne serais pas obligée d’en refaire une pour la forme
Il a répété plusieurs fois combien il était fatigué de son voyage.
Il regarde la télé quand il rentre du collel et n’a pas vraiment d’autres loisirs. n’aime pas particulièrement la musique ni la lecture (COMMENT C’EST POSSIBLE ??)
Pas de red flag particulier, mais ça n’a vraiment pas l’air de me correspondre«
Guila
