Interview – Deborah Lamkyes

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Introduction

Ce mois-ci, nous avons eu la joie de rencontrer une femme dont le parcours force l’admiration. Dévouée à sa famille nombreuse, engagée avec cœur dans la mission communautaire de son mari, Déborah vit chaque semaine un véritable exercice de messirout néfech : quitter sa maison, ses repères, et tout organiser pour passer Chabbat dans la communauté où son mari est rav depuis plusieurs années. Une vie rythmée, exigeante, mais portée par une lumière intérieure remarquable. Plongeons ensemble dans son histoire.

Déborah, peux-tu nous raconter ton parcours et comment tu es arrivée à Gateshead ?

J’ai grandi dans une famille traditionnaliste et j’étais scolarisée dans une école juive. En première, j’ai senti que je voulais partir en séminaire, même si ce n’était pas du tout dans la mentalité de mes parents. J’ai donc pris le temps de les préparer doucement à cette idée. Pendant presque deux ans, j’ai mûri ce projet, et eux aussi.

Ils ont fini par accepter, mais à condition que je ne parte qu’un an. J’ai tout fait pour leur faciliter les choses : je leur ai expliqué que ce serait comme payer une année de scolarité supplémentaire, et j’ai pris à ma charge tout le reste — billets d’avion, dépenses, etc.

Le séminaire qui semblait correspondre le mieux à mes attentes était Gateshead. Je ne connaissais absolument personne là-bas, c’était vraiment l’aventure, mais je sentais que c’était là ou je réussirai à évoluer. J’ai travaillé pour financer mon année, demandé une réduction pour alléger le coût pour mes parents… et je suis partie.

Le séminaire se fait normalement sur deux ans. Je savais que je voulais faire les deux, mais je ne pouvais pas l’annoncer d’emblée à mes parents. Finalement, ils ont refusé de financer la deuxième année. J’ai donc appelé mon Rav, Rabbi Katz, un Rav d’une chaleur exceptionnelle et je lui ai demandé : « Si vous me faites tel tarif… est-ce que je peux revenir ? ». J’avais peur de sa réponse, mais me connaissant déjà depuis un an, il à accepté sans hésitation, et là ce fut le début d’une deuxième aventure encore plus intense.

J’ai tout payé moi-même : j’ai travaillé, fait des ménages… Je me souviens encore de moi en train de compter mes billets en disant : « Ça, je sais combien ça vaut. »  Ce fut une vraie formation, surtout en repassage (rires) !

Comment s’est déroulée ta vie après le séminaire, entre mariage, études et premières années de communauté ?

Après le séminaire, est venu le moment du mariage. J’ai épousé un avrekh, ce qui n’a pas été simple à faire accepter à mes parents. Pendant qu’il étudiait, j’ai fait mes études d’assistante sociale, plus précisément CESF, spécialisée dans la gestion budgétaire. J’ai étudié par correspondance, même enceinte, puis terminé à Bagneux, en école (ce métier étant très féminin, ma classe était composée que de femmes).

Nous vivions à Paris 5e lorsque le poste de Rav fut proposé à mon mari. Ce fut un grand tournant de ma vie. Nous voilà déménagé à Cachan, proche de Bagneux  à même pas une station et une rue perpendiculaire du lycée dans lequel j’avais terminé mes études. Ce sont les fidèles aujourd’hui de mon mari, que je croyais si inconnu avant.

La mission était belle, mais demandait beaucoup d’énergie. La famille s’est agrandie, et notre lieu de vie ne nous correspondait plus, à plusieurs niveaux.  Nous avons donc décidé de quitter notre logement sans pour autant avoir envie de quitter notre Kehila, mais la conséquence fut que malgré nous, nous ne pouvions continuer. Nous sommes donc arrivés sur Le Raincy, communauté dans laquelle mon mari avait vécu son enfance. Ce déménagement à coïncidé avec la maladie de ma chère belle-mère z’al, que nous avons accompagnée durant toutes ces difficultés.

Ce n’est que deux ans et demi après notre installation que nous avons repris notre activité de Rabbinat de manière atypique, nous habitons Le Raincy, mais déménageons chaque semaine ou fête à Cachan.   

Vous faites chaque semaine l’aller-retour pour Chabbat. Comment t’organises-tu pour “déménager” une famille entière tous les week-ends ?

On me demande souvent comment je fais. La réponse tient en un mot : organisation et Tefila !

Nous avons des affaires sur place, mais pas de machine à laver — ce qui m’aurait pourtant beaucoup aidée ! Mon Chabbat commence dès la sortie du précédent. Dans ma tête, tout est très robotisé : je note ce qu’il manque, ce qu’il faut ramener, ce qui est prêt. Quand c’est trop long, je fais une liste.

Je plaisante souvent en disant que c’est ma résidence secondaire.

Dès la sortie de Chabbat, je nettoie la maison là-bas pour qu’elle soit impeccable à notre arrivée la semaine suivante. On repart avec les casseroles propres, les sacs de linge sale, les restes, les glacières… Et je suis fière quand il ne reste presque rien dans les glacières en rentrant !

J’ai tout un système de boîtes hermétiques — surtout pas d’aluminium, ça coule trop. J’ai testé, comparé, analysé.

Le plus difficile, ce sont les fêtes. Le frigo devient un Tetris géant. Je parle à Hachem et je Lui dis : « J’ai fait ma part, maintenant c’est Toi qui ranges le frigo ! »

Et pour la maison du Raincy, c’est pareil : j’embrasse la mezouza en partant et je dis : « Moi je m’occupe de Tes fidèles, Toi Tu t’occupes de ma maison. » C’est un peu mon pacte avec Hachem.

Le plus dur, c’est de laisser une maison propre sans en profiter, puis de revenir dans l’autre avec tous les sacs à ranger. Mais j’essaie de rester organisée, et surtout courageuse, même quand je n’en ai pas envie.

Avec une famille nombreuse, comment as-tu construit ton propre modèle éducatif ?

Je ne viens pas moi-même d’une famille nombreuse, donc j’ai dû construire mon propre modèle. J’ai beaucoup lu, beaucoup observé. Je me suis dit : mes enfants n’ont pas choisi d’avoir beaucoup de frères et sœurs. Peut-être qu’ils auraient préféré moins, ou plus, je n’en sais rien. Je veux qu’ils vivent leur jeunesse, pas qu’ils se sentent écrasés par les responsabilités.

J’évite donc de trop leur demander. Je demande de l’aide, mais avec parcimonie, et surtout dans le plaisir, pas dans l’obligation. Et je demande aussi aux garçons : je veux qu’ils arrivent dans leur futur foyer en sachant faire des choses, je prépare le terrain pour mes futures belles filles.

 

 

Peux-tu nous donner un exemple concret de la manière dont tu encourages tes enfants à vivre leur jeunesse tout en participant à la vie familiale ?

Récemment, j’ai laissé partir les grands en Israël avec mon mari pour la fin de l’année de deuil de ma belle-mère. J’aurais pu demander qu’ils restent pour m’aider, mais je veux qu’ils vivent leurs expériences.

Ma fille fait du baby-sitting à l’extérieur. Elle pourrait rester m’aider, mais c’est important qu’elle vive ses propres expériences, qu’elle voie autre chose. Je fais attention à où elle va, évidemment. Je veux qu’elle se dise lorsqu’elle part à l’étranger ou s’absente : « Ça va nous manquer de discuter ensemble », pas « Comment ma mère va faire sans moi ? ».

Tu m’a parlé de l’importance de la flexibilité. Comment arrives-tu à l’intégrer dans ton quotidien ?

J’aime l’organisation, mais je crois profondément à la flexibilité.

Comme tu as pu toi-même le constater pour notre propre Interview, mon emploi tu temps du jour a quelque peu changer, j’ai dû m’adapter !

La flexibilité permet de vivre les imprévus autrement. Je parle souvent du puzzle de la journée : on prévoit, et Hachem assemble les pièces. Certains jours, on sent dès le matin que rien ne va se passer comme prévu. Alors je Lui dis : « Je ne sais pas comment la journée va se dérouler, mais fais que tout se passe bien. »

Le soir, je regarde mon puzzle et je prends du recul et je savoure mon Mizmor Letoda !

Tu évoques aussi “la scène de théâtre du soir”. Qu’est-ce que cela représente pour toi ?

J’appelle ça comme ça parce qu’on dirait vraiment une pièce de théâtre : les repas sont déjà pris, les douches sont déjà faites et hop rebelotte : un enfant arrive, raconte sa journée, repart, un autre arrive demande autre chose, puis un troisième revient… Et parfois je me dis : « Ils vont tous faire ça ? J’ai juste besoin de souffler un peu aussi ! »

Le meilleur, c’est quand je m’assois enfin avec mon mari… et je précise qu’il est déjà très tard, et qu’un enfant revient et me dit : « Ah maman, j’ai oublié de te dire… », alors j’ai le choix : perdre patience ou en rire…j’essaie de choisir la deuxième option.

 

Comment fais-tu pour garder une vision positive, même dans les journées les plus chargées ?

 

Je ne l’ai pas toujours, mais je me travaille. Je me répète : après la tempête vient le beau temps. Comme l’accouchement : les contractions sont douloureuses, mais si on visualise le bébé, on vit le moment autrement.

Je préfère mettre des mots positifs sur les périodes difficiles : puzzle de la journée, scène de théâtre du soir… plutôt que “tunnel du soir”. Ça change tout.

Avec un rythme aussi intense, comment arrives-tu à recharger tes batteries et à t’accorder du temps pour toi ?

Je ne suis pas la meilleure dans ce domaine, mais j’apprends. Une soirée avec une amie, un chiour… Je m’autorise davantage ces moments, parce que j’en ai besoin.

Qu’est-ce qui t’inspire et te donne la force d’avancer chaque jour ?

Cela rejoint ce qu’on disait plus tôt : ce qui me porte au quotidien, c’est la satisfaction du résultat. Quand on arrive à imaginer ce vers quoi on avance, le chemin devient tout de suite plus facile.

Un jour, dans un séminaire de rabaniot, on nous a posé cette question : « Si tu pouvais te voir dans quelques années, quelle image aimerais-tu avoir de toi ? » J’ai répondu : moi, grand-mère, entourée de tous mes enfants réunis. Pour moi, c’est du vrai nahat : les voir adultes, épanouis, chacun dans sa vie, et avoir le mérite de les voir tous autour de moi. À ce moment-là, on réalise que toutes les années d’efforts — physiques, émotionnels, éducatifs — ont donné naissance à des êtres magnifiques. C’est une vision qui me touche profondément.

Quand on arrive à regarder “loin”, le quotidien prend une autre couleur. Et quelque part, c’est aussi notre mission sur terre : avancer en gardant en tête ce que l’on construit.

Visualiser le résultat donne une force incroyable. C’est comme quand on commence un régime : si on se voit déjà plus mince, on traverse les étapes difficiles autrement. Et parfois, quand on a une belle vision de soi ou de ce qu’on veut devenir, cette lumière finit même par se refléter à l’extérieur.

 

Quel message aimerais-tu transmettre aux femmes qui nous lisent ?

« La comparaison, c’est vraiment l’un des grands défis de notre génération »

La comparaison, aujourd’hui, c’est un vrai problème. Et pourtant, si on apprend à travailler dessus, ça peut vraiment nous changer la vie. J’en parlais récemment avec une amie très proche : à chaque fois qu’on discutait, elle me disait “C’est drôle, chez moi c’est pas du tout comme ça…”. On a fini par comprendre qu’on ne pouvait ni se comparer ni vraiment se conseiller, parce qu’on n’avait tout simplement pas la même vie, pas la même famille, pas les mêmes réalités.

Un autre exemple : une amie m’a demandé des conseils d’organisation pour le linge. Je n’allais pas lui donner ma méthode à moi, ça n’aurait eu aucun sens. On n’a pas le même quotidien, pas le même rythme, pas la même structure familiale. Un vrai conseil, c’est un conseil adapté à la personne, pas un copier-coller de notre propre fonctionnement.

C’est pareil dans l’éducation. Chacun a son histoire, ses expériences, ses défis. On n’a pas les mêmes enfants, pas les mêmes parcours. Alors quand quelqu’un te dit : “Ah non, moi je te dis, laisse tomber”, ce n’est pas un conseil. C’est juste une projection.

Et c’est valable aussi dans le shalom bayit. Chaque femme, chaque homme est différent. On ne rentre pas tous dans des cases, et on ne peut pas rester dans l’idée que “tous les hommes doivent être comme ça” ou “toutes les femmes comme ci”. Ça ne fonctionne pas.

Je te donne un exemple très simple : sur un groupe WhatsApp de copines, une fille demande “Je pars à la montagne, c’est quoi la meilleure station ?” Et là, tout le monde répond : “La Plagne !”, “Les 2 Alpes !”, etc. Mais si elle arrive dans une station soi-disant “géniale” et qu’il n’y a qu’un manège et deux châteaux gonflables… alors qu’elle a des ados… elle va se dire : “Mais c’est nul en fait !”

Alors je lui ai écrit en privé : “Dis-moi, ils ont quel âge tes enfants ?” Parce que c’est là que commence le vrai hessed : quand on essaie d’aider l’autre en fonction de ce dont elle a besoin, pas en fonction de ce qui marche chez nous.

 

Conclusion

Avancer en gardant la lumière intérieure de son foyer, puiser dans ses racines et dans sa mission : c’est ce que Déborah incarne avec douceur et force.

Et en ce mois de Chevat, son message résonne encore plus fort. Comme l’arbre en hiver, qui semble immobile mais dont la sève commence déjà à remonter à Tou BiChevat, chaque femme porte en elle une vitalité silencieuse qui prépare la floraison. Même quand tout paraît figé, quelque chose continue de grandir à l’intérieur.

Déborah nous rappelle que cette lumière existe chez chacune de nous : une force discrète, profonde, qui permet de traverser l’hiver et d’accueillir le renouveau.