Histoire à suivre ... chapitre 2
- 17/02/2026
Assise sur ma chaise de bureau, je fixais les gouttes de pluie qui tombaient sur ma fenêtre et formaient des sillons d’eau. Absorbée dans ma contemplation, mes yeux se fermèrent doucement.
— Rachel, ma chérie ?
Mes yeux papillèrent et je me rendis compte que j’avais somnolé quelques minutes, assise.
Maman se tenait devant la porte et s’avança vers moi.
— Tu as dormi tard, chérie ?
Je soupirai.
— Oui, Maman, je me suis cassé la tête sur un devoir de maths.
Maman soupira à son tour et me caressa une mèche de cheveux. Elle avait le don de prendre en compte chaque mini-problème de ses enfants, même quand elle en avait de bien plus grands à gérer de son côté.
— J’ai eu une nouvelle proposition de chiddouh ce matin… je voulais t’en parler.
Mon cœur s’accéléra instantanément. Était-ce de l’appréhension ou de l’empressement ?
Mon premier chiddouh s’était rapidement terminé, comme je l’avais espéré, après que j’aie dit à l’intermédiaire que ça n’aurait pas de chance d’avancer plus loin et que je ne me voyais pas continuer. Du côté du garçon, il avait lui aussi déclaré que nos horizons et nos cultures ne correspondaient pas du tout.
Je hochai la tête pour signifier à Maman que je l’écoutais.
— C’est un garçon qui étudie à mi-temps, comme tu le voulais ! s’exclama-t-elle, ravie. Il a vingt-quatre ans, il vient d’une famille de parents divorcés. Après la yeshiva, il a décidé de faire des études de psychologie et espère exercer tout en étudiant la Torah à mi-temps. Qu’en penses-tu, Rachel ? Es-tu d’accord de le rencontrer ?
La seule chose à laquelle je pensais, c’était que j’aurais aimé que Papa soit là pour nous guider dans ces moments si importants…
Je n’eus pas le temps de répondre à Maman qu’Arié, mon petit frère de cinq ans, déboula dans ma chambre avec un livre de Spiderman à la main.
— Rachouuul, tu me racontes cette histoire ?
Sans attendre mon approbation, Arié s’assit sur le peu de place qu’il restait sur ma chaise, se colla à moi et me tendit son livre.
— Arié ! s’écria Maman. Laisse Rachel tranquille, elle a du travail.
— T’inquiète, Maman, je veux bien prendre le temps de lire Spiderman à mon coquin de frère, dis-je en chatouillant Arié, qui se mit à gigoter sur la chaise.
Maman nous regarda, attendrie, puis me dit qu’on reparlerait de la proposition du chiddouh le soir venu, quand les petits seraient couchés. Elle retourna ensuite à sa cuisine.
Arié attendait tranquillement que je lui raconte son histoire. Il avait toujours cette patience quand il était question d’histoires.
Penser à combien mon petit frère avait grandi depuis sa naissance, qui me semblait être il y a si peu de temps, me rendit émotive.
La naissance d’Arié, le petit dernier, avait été une immense joie. Et cette joie avait été rattrapée si vite par la maladie de Papa, puis par sa perte, que je m’étais occupée d’Arié presque comme son second parent.
Je me rappelle encore les nuits que je passais dans le lit de Maman. Je lui demandais, la suppliais, de venir l’aider pour les nuits d’Arié, surtout pour lui donner son dernier biberon du soir, vers minuit. Mais Maman devinait que c’était surtout pour passer la nuit avec elle que je lui demandais cela. Jusqu’à ce qu’Arié fasse ses nuits, c’était devenu un accord tacite entre elle et moi.
Maman, qui n’acceptait jamais que je prenne trop de charge de la maison sur moi, acceptait que je dorme à côté d’elle pour “surveiller” Arié. Et souvent, toute la famille finissait ses nuits dans son lit, surtour Liora quand elle faisait un cauchemar.
Quand Papa est décédé, Liora, Ishay, Moshé, Léa et Arié avaient respectivement treize ans, dix ans, sept ans, quatre ans et six mois.
Étant l’aînée, Maman avait peur que la charge du deuxième parent retombe sur moi, et elle faisait tout pour ne pas me surcharger de responsabilités.
Mais même si Maman s’était toujours battue avec le sourire et une force infinie, en tant qu’aînée, j’ai tout de suite pris une charge émotionnelle de mes petits frères et sœurs sur moi.
Certes, je ne faisais pas beaucoup de tâches ménagères, mais j’avais le sentiment de devoir être aux aguets des émotions négatives que mes petits frères et sœurs pourraient ressentir.
Si moi, à dix-sept ans, j’avais ressenti une telle détresse après la perte de Papa, me disais-je, qu’est-ce que devaient ressentir mes frères et sœurs, plus jeunes que moi ?
Pour moi, la douleur lorsque j’ai appris que Papa était malade était peut-être encore plus grande que le jour où il a perdu la vie.
Nous étions rentrés de l’école, c’était un lundi, et je me souviens que j’avais eu un bac blanc de maths que je pensais avoir bien réussi…
On habitait à côté de l’école, donc quand je finissais à la même heure que les petits, nous rentrions tous à pied à la maison, où Maman nous attendait avec bébé Arié et souvent une bonne odeur de gateaux dans le four…
Ce jour-là, la maison était étrangement silencieuse.
— Mammannnnnn ! appela Léa.
À ce moment-là, mon téléphone sonna. C’était Maman.
— Allô ?
Léa et Moshé s’agrippèrent à moi pour écouter.
— Rachel, ma chérie, c’est Maman. J’ai eu un rendez-vous avec Papa… On arrive d’ici une heure à la maison, d’accord ?
Sa voix était stressée. Et ça n’arrivait pas souvent.
— D’accord, Maman… tout va bien ?
— Oui, oui, ma chérie. Je te laisse, à tout à l’heure.
L’attente fut longue ce jour-là.
Quand Papa et Maman arrivèrent, je sentis tout de suite que quelque chose clochait.
Papa ne repartit pas à la choule ce soir-là. Il passa la soirée à jouer avec les petits et à discuter avec nous.
Vers vingt-deux heures, quand les enfants furent couchés et la maison calme, Maman et Papa s’approchèrent de Liora et moi, qui étudiions à la table de la salle à manger.
— Venez sur le fauteuil, les enfants, dit Papa. On voulait vous parler de quelque chose.
Mon corps se crispa. J’eus l’impression que toute la soirée j’avais pressenti que quelque chose allait tomber.
Nous nous assîmes tous les quatre. Liora et moi entre Papa et Maman.
Liora, qui comprenait tout depuis toujours, regarda Maman d’un air grave.
— Maman… qu’est-ce qu’il y a ?
Papa prit la parole, et j’eus l’impression que sa voix allait se briser.
— Mes chéries… j’ai été très fatigué ces derniers temps. Maman m’a conseillé d’aller voir un médecin…
Il nous serra très fort contre lui. Maman nous enveloppa encore davantage.
Liora cria :
— Papa ! Qu’est-ce que tu as ?
Moi, je les regardais avec des yeux inquiets. Je remarquai que Maman se retenait de pleurer.
Papa inspira profondément.
— On m’a trouvé une maladie grave… mais on va se battre !
Liora éclata en sanglots bruyants.
Moi, je me retenais de pleurer, comme Papa et Maman. Mais mon corps se mit à trembler.
Maman ajouta d’une voix douce :
— C’est un cancer agressif, mais les médecins ont commencé les traitements. On garde espoir.
— Papa… tu as des chances de guérir ? murmurai-je.
Papa hocha la tête avec conviction.
— On a confiance en Hachem. Votre père est fort ! On va s’en sortir !
Papa et Maman continuèrent à nous serrer très fort dans leurs bras.
J’avais l’impression que nous étions enveloppés d’amour et de force… même si mon monde venait de s’effondrer en quelques secondes.
— Rachouuulllll, tu me racontes ?
Mon esprit revint brusquement à la réalité.
Arié me tirait le tee-shirt, impatient.
Spiderman attendait !
Guila
