Quand le silence a besoin de mots ...
- 25/10/2025
Reflexion
Le silence.
C’était la réaction qu’avait adoptée certaines femmes lorsqu’un conflit pointait à l’horizon.
Cette confidence m’avait secoué. A vrai dire, c’était un véritable scoop ! Je n’avais jamais pensé que le silence pouvait être une stratégie adoptée de manière volontaire par un des conjoints face à une situation conflictuelle.
Curieuse comme une aventurière qui partait à la chasse au trésor, je décidais d’approfondir la place qu’a le silence au sein d’un couple.
Ce qui me vint tout d’abord à l’esprit fut la célèbre phrase de Chimon, fils de Raban Gamliel dans Pirké Avot (1 :17) : « Toute ma vie, j’ai grandi parmi les sages et je n’ai rien trouvé de meilleur que le silence ». Sur quoi, le Meam Loez commente : « Je n’ai rien trouvé de meilleur pour le corps que le silence. ». En d’autres termes, lorsqu’il s’agit de discussions matérielles, superficielles, il faut préférer garder le silence, car la parole, dans ce cas précis, mène à la faute. Néanmoins, en ce qui concerne tout ce qui touche à la nechama, à l’esprit et à la Torah, il est un devoir d’user de la parole qui, nous explique Hazal, a un pouvoir incommensurable.
En réfléchissant encore davantage, je me souvins de Rahel Iménou dont on loue particulièrement la vertu de retenue. Cette qualité lui fit même mériter que ses prières pour ses enfants exilés soient exaucées !
Cependant, de manière surprenante, Rahel qui sut renoncer à son merveilleux destin (devenir la femme de Yaacov) en ne révélant pas la supercherie de son père Lavan, va plus tard se plaindre à Yaacov d’être stérile et de ne pas bénéficier de ses prières ! Si le silence était sa qualité principale, pourquoi ne garda-t-elle pas aussi le silence auprès de Yaacov concernant sa douleur de ne pas enfanter ?
Aussi épatant que cela peut paraitre, il faut comprendre que si le silence de Rahel était tellement louable c’est seulement parce qu’elle savait parler dans les situations qui l’exigeaient !
Tout devenait clair à présent : le silence peut prendre deux dimensions. D’un côté, le silence peut être une tactique pour éviter des conflits superficiels et ainsi préserver son amour pour autrui. D’un autre côté, s’il s’agit de fuir la confrontation, de ne pas oser aborder un sujet important, le silence devient destructeur et creuse un fossé affectif.
Mais, comment réussir à dissocier les situations où le silence est de prime de celles où la parole est inévitable ?
Le silence : Une bonne tactique contre les conflits superficiels
Des chaussettes qui trainent tous les jours, un dentifrice jamais rebouché, un bébé qui n’a pas été changé, les clés de la maison oubliées à l’intérieur ou encore une omelette un peu trop cuite…les « ratés » quotidiens qui titillent chaque conjoint ne manquent pas. Le piège de ces « ratées » est qu’en leur donnant le statut de choses « importantes » cela peut rapidement dégénérer vers une dispute.
Or, rappelons qu’une dispute dont l’origine est superficielle ne conduira jamais à un renforcement affectif entre les conjoints. Cela ne mènera pas non plus à ce que les « ratés » se transforment comme par magie en bonnes résolutions !
« Alors quoi ! Faut rien lui dire ! » ai-je lu dans vos esprits, un grand sourire aux lèvres.
Si, dans notre vie conjugale, nous cherchons inlassablement la construction et le lien affectif, en effet, il y a des moments où garder le silence est approprié!
Mais comment savoir dans quelle situation le silence est-il bénéfique ?
« Toute ma vie, j’ai grandi parmi les sages et je n’ai rien trouvé de meilleur (pour le corps) que le silence ».
Voici une technique à mettre en application à chaque fois qu’un « raté » te fera monter la mayonnaise : arrête-toi un instant et réfléchis : est-ce que ce « raté » a un réel impact dans ta vie de couple ? Est-ce simplement un problème d’ordre technique ou matériel ou d’ordre affectif ? Est-ce que cet évènement est tellement important que tu t’en souviendras à un moment de véritable joie que tu partageras avec ton mari ? Est-ce que sur la balance ce « raté » est plus important que l’harmonie dans ton couple ?
A chaque fois qu’Eliyahou rentre du travail, il laisse trainer ses chaussures dans l’entrée. Elsa lui a déjà demandé plusieurs fois de les ranger, ce qu’il fait dès qu’elle le lui rappelle. Mais, ça ne suffit pas. Après tout, elle n’est pas sa mère pour le lui rappeler chaque jour et, elle…elle souhaiterait un peu de considération pour la maison qu’elle tient de manière impeccable ! « Mais tu es impossible ! Chaque jour, tu rentres du travail et tu abandonnes tes chaussures en plein milieu. Et chaque jour, je dois les ranger ou te demander de le faire !
Ça suffit ! Range-les une fois pour toutes sans que j’aie à te le dire ! ».
Eliyahou, pris de court par cette attaque à peine arrivé, lui répond : « Mais franchement qu’est que ce ça va te changer ! ». La suite, je vous laisse la deviner : la soirée fut tendue, chaque petit geste devenait une raison de continuer une guéguerre dépourvue de sens. Et les chaussures ? Durant quelques jours, Eliyahou se rappela de les ranger pour très rapidement les laisser de nouveau trainer.
Trop nombreuses sont les situations de ce style qui empoisonnent notre relationnel avec notre époux(se). Pour une broutille, nous nous condamnons à installer un froid qui ternit notre quotidien.
Ce qu’Elsa aurait gagné en ne blâmant pas son mari, ce n’est pas seulement une soirée paisible : elle aurait aussi renforcé un lien plus profond, ouvrant la possibilité d’aborder le sujet plus tard, au calme. A cet instant précis, ses paroles auraient peut-être eu du poids ou peut-être pas. L’objectif étant toujours que leur lien ne soit pas fragilisé.
Dans ces situations, le silence agit comme un bouclier qui protège leur amour des conflits futiles. Elle est une tactique précieuse pour préserver la qualité de la relation.
Quand le silence devient une tactique pour fuir
« Shana, je t’avais pourtant averti sur notre situation financière ! Pourquoi as-tu dépensé 50 € dans un magasin de vêtements ! Ce n’est pas le moment ! » s’emporta John.
Shana n’avait même plus envie de se défendre. A quoi cela aurait-il servi ? Chaque mois, c’était le même scénario : depuis qu’elle avait perdu son emploi, John lui répétait sans cesse qu’il fallait faire extrêmement attention aux dépenses. Consciente des difficultés qu’ils traversaient, elle dépensait le strict nécessaire. Elle avait attendu depuis plusieurs semaines pour acheter un manteau à son fils. Mais les températures avaient dégringolé du jour au lendemain. Elle avait dû faire cette dépense rapidement sans regarder l’état de leur compte bancaire.
« Chaque fois qu’il y a des dépenses, pensait-elle amèrement, il m’accuse de ne pas prendre au sérieux notre situation alors qu’il sait combien je me prive. J’ai beau lui expliquer, lui montrer ce que je fais avec cet argent, il trouvera toujours à redire. Je préfère me taire et attendre que l’orage passe. De toute façon, je le sais, pour lui, tout est de ma faute puisque c’est moi qui ne travaille plus… »
Après une soirée de remontrances, Shana s’écroula sur son lit. D’abondantes larmes coulaient sur ses joues : le silence avait amplifié la rancœur qu’elle avait déjà envers son conjoint.
Pourtant, Shana ne faisait pas le bon choix. Ce silence qui était censé la protéger, avait en réalité érigé un mur entre elle et son mari. Petit à petit, le silence l’éloigna de son époux, non seulement lors de ses remontrances abusives mais aussi de manière journalière. Ayant perdu toute confiance en lui, elle ne se sentait plus assez en sécurité pour se confier à lui sur d’autres domaines de leur vie. « Qui sait, se disait-elle, peut-être que si je lui en parle, il va de nouveau s’en prendre à moi ! ».
John, de son côté, en ayant pris cette mauvaise habitude de toujours remettre la faute sur sa femme, ne se rendit même pas compte du fossé qu’il avait créé entre eux. Les semaines passaient et il s’étonnait : « Pourquoi fais-tu toujours la tête ? Tu ne me félicites pas de nous avoir emmenés en vacances ? Tu n’as pas l’air heureuse de me voir ! Pourquoi tu ne parles pas ?».
John était de plus en plus tendu face à sa femme muette.
Lorsqu’un des conjoints adopte la carte du silence pour fuir la confrontation, il rentre dans cercle infernal : en décidant de garder le silence, l’autre ne se remettra jamais en question. Son comportement ne s’améliorera pas et engendrera donc davantage de rancœur.
Aussi, lorsqu’une situation met en péril le bien-être d’un des conjoints, il est vital dans un premier temps de garder le silence au moment de la dispute pour ne pas en venir à dire des propos qui dépasseraient notre pensée. Puis, dans un second temps, quand le calme est revenu, le couple doit s’asseoir pour avoir une discussion d’éclaircissement. Lors de cette discussion, les époux veilleront d’abord à se rappeler qu’ils s’aiment et qu’ils sont là dans un but de se réconcilier. Ensuite, ils parleront de faits et non pas des interprétations qu’ils peuvent avoir des évènements. Ils assumeront leurs propres erreurs et essaieront de trouver une solution pour ne plus en arriver à ce genre de confrontation. Parfois, la solution ne sera pas trouvée ou la discussion n’aura pas tout éclairci. Le principal est que les époux en sortent proches et apaisés.
Et quand le silence s’est installé et a grandement éloigné les époux, que faire ?
Dans le silence écrire des mots
Quand une situation conflictuelle revient de manière récurrente et que l’un des conjoints sent que le dialogue oral ne contribuera pas à de l’amélioration, la solution n’est pas de garder le silence, mais d’écrire des mots.
Parfois, ce qui est écrit perce les cœurs bien plus que les paroles.
Shana ne supportait plus le poids du silence. Elle décida d’écrire sur une feuille un mot adressé à son mari :
« Mon cher John, celui qui fut un jour mon mari et mon soutien,
Je me sens aujourd’hui prisonnière du silence qui ronge notre relation.
Sais-tu pour quelle raison je n’arrive plus à te parler ?
Elle cita une des raisons le plus objectivement possible.
Pour me permettre de retrouver de nouveau mon naturel et notre complicité, es-tu d’accord qu’on réfléchisse ensemble à comment remédier à ce problème ?
merci d’être là pour moi.
Shana, ta femme qui veut renouer avec toi. »
(inspiré du livre « Les hommes viennent de Mars, Les femmes de Vénus » John Gray)
Elle déposa son message sur le lit de son mari. Lorsque John l’ouvrit, son cœur se serra. Comment en étaient-ils arrivés là ?
Ainsi, à l’image de Shana, lorsqu’un des membres s’est figé dans un silence destructeur, il prendra une feuille et un stylo et s’efforcera de rédiger une lettre à son conjoint en respectant les consignes suivantes :
- Cette lettre est rédigée pour rétablir la communication. En écrivant, je souhaite de tout cœur rétablir le contact avec mon partenaire.
- J’écris explicitement cette intention au début ou à la fin de mon écrit.
- J’exprime de la manière la plus objective possible une des circonstances (on n’en donne qu’une par lettre) qui provoque en moi le silence, la peur de me confier ou le manque d’attrait de me confier à lui.
- Je m’exprime à la première personne car j’assume mes sentiments. Je ne suis pas là pour accuser mais pour prêter mes lunettes à mon conjoint pour qu’il envisage ma vision des choses
- Je finis en lui demandant son avis sur des issues possibles face à ce problème que je viens de lui partager.
- Je le remercie pour sa considération.
A première vue, cet exercice peut paraitre farfelu ou dépassé. Mais en s’efforçant de l’appliquer, bon nombre de couples ont été, sans le savoir, sauvés d’une rupture émotionnelle…
A toi, chère lectrice, s’il t’est parfois difficile de garder le silence dans des situations futiles ou s’il t’est difficile de ne pas fuir dans le silence lors d’un conflit, sache que tout se travaille, tout s’améliore pas à pas. L’important est de garder ton objectif bien en tête : entretenir et amplifier le lien profond et véritable avec ton partenaire !
Yehoudit Lahmi – Madrikhat Kala

