De la haine ... gratuite ?
- 30/07/2025

Chaque année, alors que nous approchons de Ticha Béav, nous rappelons à nos mémoires que le Second Beth Hamikdach (Temple) fut détruit ce même jour en raison de la sinat h’inam (haine gratuite) et que ce n’est que lorsque nous aurons éradiqué ladite haine de nos cœurs que nous mériterons la fin de cet exil près de deux fois millénaire et précipiterons la Délivrance.
Or, en y réfléchissant, je m’interroge souvent, incrédule :
Existe-t-il vraiment une haine qui soit gratuite ou infondée ? Indue ? Fantaisiste ?
En toute franchise, avons-nous déjà croisé quelqu’un pour la première fois et décidé que, n’aimant pas la façon dont elle arrange ses cheveux ou porte son sac, nous allons la… détester ?
Non !
Quand, hélas, les uns en veulent aux autres et se détestent, ce n’est jamais « pour rien ».
Il y a toujours une raison à la haine !
Pourquoi, dès lors, nos Maîtres parlent-ils de haine gratuite ?
De nombreuses pistes ont été avancées mais celle que je souhaite partager aujourd’hui avec vous m’a à la fois éclairée et bouleversée par sa justesse percutante…
Je la dois à cette parabole (certes, plutôt violente…) du Rav Mattityahou Salomon zatsal que j’ai découverte dans l’un des ouvrages de Rav Yissocher Frand[1] et qui, précisons-le d’emblée, est purement fictive !
Simon, élève en classe de CE2, joue en plein cours avec son stylo à quatre couleurs, s’acharnant sur les boutons pressoirs comme sur des gâchettes, produisant un bruit de crécelle agaçant, le stylo se muant en instrument de torture sonore entre ses doigts, cliquetant et tournoyant dans une danse névrotique… Toutes les quelques secondes, le stylo tombe à terre et l’enfant se déplace, le ramasse et recommence le même jeu…
L’agitation et le bruit deviennent très vite insupportables pour l’enseignant qui demande à Simon d’arrêter.
L’enfant n’obéit pas.
Il continue à appuyer sur les boutons, à faire tourner le stylo, à le faire tomber, à le ramasser.
L’enseignant répète alors, avec encore plus de vigueur :
« Simon ! Cesse immédiatement de jouer avec ce stylo ! »
Mais l’enfant ignore toujours l’injonction de son maître.
Il continue son manège, sans s’inquiéter davantage : les boutons, le bruit, l’agitation, le stylo qui tournoie, vole, tombe à terre… et le cauchemar qui semble ne jamais cesser.
Soudain, happé par la frustration et l’agacement, l’enseignant saisit l’un des objets se trouvant sur son bureau et le lance en direction de l’enfant perturbateur, le blessant à la main. Or, soit l’objet était particulièrement coupant, soit le coup très brutal : Simon voit son doigt littéralement arraché… Il est transporté d’urgence à l’hôpital mais hélas, rien ne peut être fait pour réparer les dégâts.
Le lendemain, les parents demandent à parler à l’enseignant et s’exclament :
« Comment pouviez-vous faire une telle chose ? Vous avez mutilé notre enfant sans aucune raison ! »
« Oh, ce n’était pas sans raison », répond l’enseignant. « Il jouait avec son stylo ! »
« Êtes-vous dingue ? » interrogent les parents, complètement incrédules. « Pensez-vous vraiment que jouer avec un stylo soit une raison valable pour mutiler un enfant à vie ??? »
Qui a raison ?
Techniquement, le maître n’a pas tort. Il n’a pas agi sans raison.
Mais nous savons toutes qu’il est dans son tort le plus absolu.
Jouer avec un stylo n’est absolument pas une raison suffisante pour amputer un enfant… : c’est h’inam. Gratuit. Infondé. Insensé. Délirant.
Lorsque nos Maîtres nous enseignent que le Beth Hamikdach fut détruit à cause de la sinat h’inam (haine gratuite), ils ne disent pas qu’il n’y a jamais aucune raison à la haine.
Il y a effectivement tant et tant de raisons.
MAIS, au regard des dégâts que provoque cette haine, toutes les raisons invoquées s’effacent, perdent leur sens et deviennent dérisoires…
« Ata Eh’ad, véchimkha Eh’ad, oumi kéamkha Israël goy Eh’ad baarets : Tu es Un, Ton Nom est Un ! Et qui est comme Ton peuple Israël, Un peuple (uni/ unique) sur terre ?! »
Ce sont les mots sublimes que nous insérons dans la prière de Minha de Chabat.
Notre peuple se construit sur l’unité.
Nous ne pouvons avoir le Beth Hamikdach que lorsque tous les systèmes sont opérationnels.
Or, lorsque nous sommes divisés, le système est en panneL.
Connaissant le prix à payer pour cette haine (qui peut avoir toutes les raisons et justifications possibles), à savoir, la destruction du Temple, nous nous devons de nous interroger :
« Cela en vaut-il la peine ? Y a-t-il quelque chose qui vaille le prix de ne pas avoir notre Beth Hamikdach ? De ne pas recevoir Machiah’ ? »
Rappelons-nous : si le prix n’en vaut pas la peine, c’est comme un enfant qui perd son doigt pour avoir joué avec un stylo.
La prochaine fois que je m’énerve ou me tourmente pour une blessure, une contrariété, une frustration et que je m’apprête à franchir la ligne de la haine, je m’interroge seulement si le jeu en vaut effectivement la chandelle. Suis-je prête à retarder la venue de Machiah’ et le rassemblement de tous nos exilés à travers le monde (en passant par Gaza et l’Iran) parce que je n’ai été invitée qu’à la Houpa et pas à la soirée… ?
Nous savons toutes que, malgré toutes les bonnes raisons à nos ressentiments, ces derniers n’en valent pas le prix… car notre peuple chéri souffre trop… Nous nous devons de contribuer activement à guérir nos maux et ne saurions y parvenir qu’en étant unis.
Oui, en mettant nos petites frustrations de côté, en enterrant nos jalousies, en focalisant sur la lumière habitant chacun, nous nous présentons à Hachem comme Son Goy Eh’ad , Son peuple uni et unique, et mériterons b’’H d’accueillir notre Machiah’.
Alors, Ticha béav sera le plus beau jour de fête de notre calendrier, Amen !
Rabanit Sarah Mimran
Léilouy Nichmat Hanna bat Simha.
[1] Rabbi Yissocher Frand, It’s Never too Little, It’s Never too Late, It’s Never Enough, 94.

