Du Cercle au Carré…

ChatGPT Image 19 août 2025, 23_21_24

Quel rapport, demanderez-vous à juste titre, peut-il bien y avoir entre un cercle, un carré et le mois d’Elloul… ?

Je vous assure pourtant que l’essence de ce mois de préparation réside dans la différence que l’on aura établie entre ces deux figures puis dans le passage que l’on se sera frayé de la première à la seconde…

Pour vous en convaincre, je vous propose de me suivre au cœur de ce voyage délicieux et palpitant que nous avait offert Rav Théodros Miller chlita à Gateshead, il y a exactement trente ans et qui a largement inspiré ces lignes !

Dans l’alphabet hébraïque, la forme de chaque lettre a un sens profond et suscite une interprétation particulière. Or, pour le Midrash (Béréchit Rabba 17, 9), le Satan est assimilé à la lettre Samekh. Comment comprendre ?

Le Samekh est représenté par un cercle, que l’on peut qualifier de prévisible.

En effet, suivant la courbe à peine entamée, je peux savoir que le résultat sera un cercle.

Est-ce le cas du carré ? Non ! Le carré est totalement imprévisible, réservant au moins trois surprises car je change autant de fois de trajectoire…

F L’arme du Satan est le Samekh, le cercle, la routine, ce cycle imperturbable que représente à nos yeux la Nature immuable (Téva) qui nous sert de cadre et se trouve être le sceau (tabaat) du Satan. Cette Nature (Hatéva) dont la valeur numérique est bien Elokim (86) car elle est l’œuvre sublime du Créateur, mais qui peut nous enfermer et nous engloutir, car on peut hélas s’y noyer, comme le suggèrent son étymologie (litvoa, se noyer, mais aussi tabaat, un anneau) ainsi que ces mots du prophète Yéchaya (1, 18), interprétés par le Yalkout :

« Vos fautes fussent-elles comme shanim, elles peuvent devenir blanc comme neige ! » : shanim, ce sont ces années suivant un mouvement circulaire, répétitif, récurrent et prévisible permettant et expliquant la faute.

Les hommes se rassurent à la pensée que le soleil qui s’est levé hier et aujourd’hui, n’aurait pas de raison de ne pas le faire demain.

Les hommes s’oublient et s’endorment dans cette nature cyclique immuable et ronronnante environnante. Les jours et les saisons reviennent de façon prévisible, les oiseaux chantent au même moment chaque jour, et l’on se laisse bercer par le bruissement du vent dans les feuilles, la fine pluie qui tombe, la danse répétitive des vagues ou le murmure régulier des ruisseaux…

Indubitablement, sans le Téva, ce cycle confortable et cette permanence rassurante de la Nature, les humains mèneraient une vie hystérique, chaotique et complètement déséquilibrée ! Un coucher de soleil au cœur de la journée ou une nuit interminable, mais également une journée sans fin ni possibilité de repos, de la neige en plein été, les arbres qui cessent de pousser, les marées de monter et de descendre, les oiseaux de chanter ou les étoiles de briller, ne sont que des exemples de situations potentiellement très anxiogènes et nous ne pouvons que déborder de gratitude envers Hachem pour cet ordre établi, prévisible et rassurant qu’est la Nature environnante.

Toutefois, ce même Téva nous confronte tout autant aux dangers de la perte de la conscience de notre dépendance envers Hachem, de l’omission du Régisseur à l’origine de toutes ces lois et de l’oubli du tout premier des Treize Fondements de la Foi de Maïmonide, à savoir « qu’il y a un Créateur, un Guide qui, à Lui seul est responsable de toutes les créations et créatures, au passé, présent et futur ». Sans shanim, ce cycle trompeur et aveuglant, la faute n’aurait pu trouver ici-bas une quelconque place. La main de Hachem aurait été ostensible et Sa domination sur le monde incontournable.

Si Hachem a créé ce monde de répétition, un réel challenge pour l’homme, c’est pour permettre aux humains d’écrire leur histoire, de Le rechercher, de cheminer sur cette voie passionnante de l’illusion, de la réflexion et de la découverte. Car l’homme qui recherche Hachem Le trouve !

Hélas, le Satan, épaulé de ses sbires circulaires que sont les astres responsables du passage du temps (le soleil et la lune notamment), endort et engourdit notre faculté d’entendement : nous oublions que Hachem recrée le monde à chaque instant, car la répétition (choné) que nous trouvons dans le renouvellement des années (chana) engendre irrévocablement le sommeil (chéna), si nous ne nous mobilisons pas à l’action…

En Elloul et à Roch Hachana, le réveil qui accompagne les sursauts de notre repentir s’opère sous l’action du Shofar, nous exhortant à la Téchouva, dans ces mots du Rambam (Hilkhot Téchouva 3, 4) : « Réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil ! Et vous, engourdis, sortez de votre torpeur et scrutez vos actions pour revenir à la Téchouva et vous souvenir de votre Créateur ! Je m’adresse à vous qui oubliez la vérité sous l’action du temps et qui gaspillez vos années pour des vanités absolument inutiles ! »

L’appel du Shofar est donc destiné à nous réveiller, à rompre le cycle infernal pour apporter un élément nouveau, un changement de cap : la Téchouva. Si la faute et le Satan sont assimilés au cercle, le repentir sera schématisé par un carré et c’est certainement en cela que le son du Shofar est censé troubler le Satan

Avez-vous remarqué que la Nature, faite de cercles et spirales (galaxies, coquillages), de courbes, de formes curvilignes (croissance des plantes, rivières) et de cycles (saisons, orbites), ne comporte pas d’élément carré (Talmud de Jérusalem, Maasrot, ch. 5)?

C’est bien l’intervention humaine, en « carrant le cercle », qui introduit une géométrie plus abstraite, plus conceptuelle. Les hommes ont bâti des villes avec leurs rues perpendiculaires, une agriculture en parcelles régulières et une architecture aux angles droits.

Or, bien au-delà de cette domestication de l’espace naturel, nous décodons peut-être ici, précisément, la mission humaine : briser le cercle du Téva, s’impliquer et imposer son carré.

Et c’est là, également que se niche le message de Roch Hachana !

Difficile de concevoir qu’un cercle ait un début ou une fin.

Difficile logiquement d’imaginer qu’une année, représentée par un cycle, ait un début.

Et pourtant, Roch Hachana est « la tête » (Roch), le premier, le début de ce cycle annuel (chana).

Un « Premier » brise la monotonie de la répétition, et la préparation à Roch Hachana consiste en la remodulation du cercle en carré…

Oui, chacune de nous dispose d’une forme de liberté ontologique qu’est cette capacité humaine à transcender les déterminismes fondamentaux semblant nous enfermer. Cette remodulation du cercle en carré devient un acte de résistance créatrice contre tout ce qui voudrait nous enfermer et nous réduire à des patterns prévisibles : les conditionnements psychologiques, les statistiques comportementales, les cycles émotionnels répétitifs, voire les « lois » de la nature humaine elle-même !

En pénétrant dans Elloul et à l’approche de Roch Hachana, je rappelle à ma mémoire qu’il n’existe pas de fatalisme.

Lorsque je menace de m’endormir dans l’illusion confortable et pseudo rassurante : « A quoi bon me changer ? C’est ma nature (colérique) qui prend le dessus… », « C’est génétique », dans le découragement d’un raisonnement fataliste du type : « A mon âge, on ne change plus », « De toute façon, les statistiques montrent qu’avec ces résultats… »,  ou dans la voie simpliste tracée par le Satan : « Haha… Le cycle se répète toujours… Tu vas entamer une transformation, mais tu as beau chasser le naturel, il reviendra au galop… Reste donc à ta place !», je tends d’urgence l’oreille au message du Shofar :

« Tu peux surprendre ! Introduis ton carré dans cet espace cyclique et enfermant ! Tu peux modifier ta propre réalité psychique et comportementale ! Courage ! Graduellement, par accumulation de micro-choix, de petites résistances aux automatismes, d’ajustements subtils mais constants, tu peux et tu vas répondre à la confiance infinie que met Hachem en toi ! »

Avec humilité et avec courage, dans le respect de la complexité de ce qui me constitue et de mes défauts qui sont autant de défis, sans violenter ma propre nature, mais sans résignation, sans jamais renoncer à me parfaire et sans craindre de faillir et de me relever, je peux remodeler cette même nature, très patiemment, tel ce sculpteur qui révèle progressivement une forme dans la matière.

Hachem ne s’est-Il pas « enveloppé dans Son Talith, à la manière d’un officiant », pour nous enseigner les 13 attributs menant au Pardon (Roch Hachana, 17b) ? Oui ! Et ce n’est pas anodin ! Le Talith est… un carré (!) et renvoie dans ce contexte à l’action déterminante de l’homme pour aboutir au Pardon : introduire le carré de la surprise, l’espoir du changement et la réalité d’un renouveau dans le cercle des fatalités enfermantes, un Roch dans le cycle annuel !

Alors, nous ne serons plus de simples atomes abandonnés dans les bras certes confortables de la Nature. Endormis, passifs, enfermés dans l’anneau-carcan du Satan.

Non !

Nous mériterons de nous tenir tels d’authentiques êtres humains face à la Miséricorde divine.

Attentifs au message optimiste du Shofar chaque jour d’Elloul, nous lèverons nos yeux et nos espoirs vers la Bonté de Hachem.

Il nous a offert un mois de préparation.

Assurons cette dernière et prenons toutes la route lumineuse du… Cercle au Carré pour aboutir au Pardon et pénétrer dans l’Année de la Guéoula, Amen !

 

Léilouy Nichmat Hanna bat Simha.

Rabbanit Sarah Mimran