Plus il y a de monde, moins il y en a en réalité… Ou l’effet témoin

18h 30 dans les transports, en pleine heure de pointe. Léa essaie d’attraper les escalators mais se fait bousculer, elle tombe. Comme une masse humaine, la foule continue de se presser, insensible à ce qui vient de se passer. Léa attrape sa jambe et essaie de se relever : peine perdue. Elle reste ainsi prostrée pendant 10 minutes, jusqu’à ce qu’elle parvienne à se remettre de bout sur sa jambe douloureuse. Pourtant des dizaines de personnes sont passées devant elle ; personne ne s’est retourné.

Autre scénario : vous êtes sur l’autoroute, un grand nombre de voitures vous entoure. Une pétarade retentit, le camion sur votre gauche se déplace à la hâte vers la bande d’arrêt d’urgence, crachant de la fumée noire. La masse d’automobilistes continue à rouler, sans prêter attention au camionneur désemparé.

Ou encore, en plein centre commercial, vous croisez un homme qui fait la manche. La foule le dépasse sans lui prêter la moindre attention.

Ces situations, on les croise tous à différents moments. Cela peut-être également la réunion de travail où une collègue se fait reprendre sèchement devant tout le monde par une autre. Ou quelqu’un qui demande de l’aide sur un groupe Whatsapp. Là encore, souvent personne ne réagit…

Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, plus il y a de monde qui passe par là et entend cet appel à l’aide, assiste à ce besoin, moins il y a de chance que quelqu’un porte vraiment secours. !

 

Blurred people in Dotonbori road  in the Namba District, Osaka - Japan.

D’ailleurs, il suffit de refaire ces scénarios avec la foule en moins. Si Léa tombe alors que seulement deux ou trois spectateurs assistent à son drame, la probabilité est très élevée que quelqu’un (ou même l’ensemble des personnes présentes) lui propose son aide. Si vous êtes la seule voiture qui assiste à la panne du camionneur, il y a des chances également que vous vous arrêtiez au milieu de la route pour proposer votre aide, même si vous n’y connaissez rien aux voitures. Idem si le centre commercial est vide, ou si l’aide de la même personne vous est demandée par message privé…

 

C’est ce qu’on appelle l’effet témoin. Plus il y a de monde qui assiste à une situation où on a besoin d’aide ou d’intervention, moins il y a de chances que l’aide soit véritablement apportée.

Lors de l’affaire Kitty Genovese, en 1964, une jeune femme se fait agresser dans la rue sous les yeux de 38 témoins et personne n’intervient ni n’appelle la police. Quelques années plus tard, deux chercheurs en psychologie, Latané et Darley, entreprennent des expériences pour tenter de comprendre ce phénomène illogique. Et effectivement, lors de différentes circonstances induites par les psychologues (fumée dans une salle d’attente, une personne qui feint l’épilepsie…), moins de participants réagissent… quand il y a plus de monde.

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène déroutant. D’une part, la tendance à se reposer sur les autres augmentent au fur et à mesure qu’il y a du monde. Par ailleurs, si l’on constate que personne ne s’arrête, on ne prend même pas la peine de se demander s’il y a une urgence ou un besoin : l’information est complètement occultée. Enfin, un certain conformisme naturel empêche la majorité des gens de réagir quand personne ne réagit d’abord.

 

 

Et en pratique ?

Repérer ce phénomène peut être intéressant à la fois pour apporter son aide et se rendre indispensable en pleine conscience, et à la fois pour demander de l’aide de manière plus efficace.

  • Le choix d’apporter une aide quelconque, une prière, une visite à un malade, d’appeler vos parents/grands parents vous appartient toujours. Mais plus vous vous direz qu’on n’a pas besoin de vous, plus on a peut-être besoin en réalité.
  • Au lieu d’imiter inconsciemment la foule, identifier ce mécanisme peut aider à se rendre maitre de ses choix. Tout le groupe parle négativement de quelqu’un et personne ne réagit ? Vous avez peut-être l’occasion d’être cette personne.
  • En cas d’urgence, ne donnez pas une consigne publique (à une foule, un groupe, vos enfants, votre classe…) Nommez plutôt quelqu’un ou envoyez un message en privé même à une seule personne, ce sera plus efficace.
  • Plus généralement, l’impact du nombre est très important. Si personne ne réagit, on n’a pas de grandes chances de réagir. A l’inverse si tout le ponde réagit, tout le monde suivra : les réactions en groupes sont comme un château de cartes. Entourez vous donc des bonnes personnes.
  • Lors d’une prise de parole de quelqu’un que vous soutenez (ou pas, selon vos valeurs…), soyez la première à accorder votre attention, un rire à la blague, un applaudissement. Ne soyez pas celle qui commence à parler et détourner l’attention 😊
  • Le constat peut être élargi aux réseaux sociaux et aux nouvelles technologies : on a la possibilité de contacter et de créer des liens avec de nombreuses personnes, mais n’y a-t-il pas moins de relations sociales qu’avant dans les faits ?

Ainsi, pour être un véritable témoin, il ne suffit pas d’assister à une scène passivement mais de se rendre maitre du choix de sa réaction.

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